La rencontre tant attendue et méritée

À l’occasion du Festival Penn ar BD de Quimper, nous, élèves de 4eC au collège Pierre Stéphan, avons eu la chance de rencontrer Johann G. Louis, auteur de bandes dessinées. Nous avions auparavant découvert sa BD Swamp, un été dans le bayou, lors de notre Prix littéraire BD. Ce vendredi 5 avril, au CDI, il a répondu pendant deux heures à toutes nos questions.

Aimiez-vous lire quand vous étiez petit ?

J’avais plein de livres illustrés, j’adorais les lire. Après, à l’école primaire, je me suis arrêté de lire, au grand désarroi de ma mère qui était institutrice ! De voir son fils qui n’avait pas de livre dans les mains, c’était un peu compliqué.

Voilà… j’ai lu assez tard, j’lisais pas beaucoup. Ma mère lisait des Agatha Christie, elle m’avait donné tout un carton de livres d’elle, j’ai trouvé ça super et je me suis mis à lire. J’ai lu plein de romans policiers et ensuite des romans dit plutôt classiques. Je lis encore toujours beaucoup. Après, j’ai écrit, je voulais être auteur de romans… eh bien non, je me suis mis à faire de la BD !

Je lis beaucoup, énormément, parce qu’il faut être curieux quand même, c’est important, ça aide à l’imagination aussi. Et j’ai besoin de me nourrir, les auteurs on est des vampires, tout ce que vous allez me dire je vais l’enregistrer !

Qu’est ce qui vous a donné envie de faire vos propres dessins ?

J’ai toujours dessiné, depuis que je suis en âge de tenir un crayon ! Je me souviens, j’avais des cahiers et quand j’avais plus de cahier ma mère disait à mon père « descends à l’épicerie, va lui racheter des cahiers » parce je remplissais des cahiers d’écolier avec des feutres. Je ne me suis jamais arrêté de dessiner. J’ai fait l’école primaire, le collège, une seconde générale et un bac littéraire (arts plastiques/histoire de l’art). Et ensuite, les Beaux-Arts. Je faisais des livres déjà, ce qu’on appelle des livres d’artistes et j’écrivais des textes sur des sujets qui me touchaient, qui me passionnaient, notamment je parlais des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Je les illustrais moi-même avec différents outils (dessins, gravure, photographie). Quand je suis arrivé en cinquième année, je me suis mis à la vidéo et j’ai fait un court métrage. Après les Beaux-Arts, je me suis mis à travailler pour le cinéma complètement par hasard et je suis devenu décorateur pendant plusieurs années. J’ai fait plein de métiers en fait ! Décorateur, professeur d’arts plastiques en collège, j’ai travaillé dans la mode, dans la publicité, j’ai été traducteur en anglais. J’ai fait plein de choses parce que je suis très curieux, j’ai suivi des chemins, j’ai appris… et tous ces bagages-là ça me sert aujourd’hui dans la bande dessinée. Ça m’a nourri, j’ai rencontré beaucoup de gens, j’ai un peu voyagé. Le cinéma et la BD c’est deux cousins, on a un peu la même façon de travailler.

(… Johann nous montre un extrait de scénario et explique la construction d’un scénario).

J’ai réalisé des courts métrages qui sont passés à la télévision. Je voulais être réalisateur mais c’est très compliqué et j’ai un peu abandonné. Mais j’ai appris et les décors, ça me sert aujourd’hui pour les BD. Quand je fais une BD, c’est comme si je faisais des décors au cinéma. Je cherche un endroit, des objets… je fais énormément de recherches.

L’enthousiasme de Johann G. Louis face à nos questions

Et d’où vous est venue l’idée de créer Swamp ?

Tom Sawyer. J’avais déjà vu le dessin animé qui passait à la télé, c’est vraiment un classique de ma génération. Tom Sawyer, je l’aimais beaucoup : il est attachant, il a un cœur en or, toujours prêt à aider son ami Huckleberry Finn. C’est très touchant comme histoire. En même temps il fait des bêtises, il n’est pas parfait, c’est ce qui est bien, ce n’est pas un héros parfait. On aimerait bien l’avoir comme copain. Et j’avais envie de faire une histoire qui se passe dans le sud des États-Unis, avec de l’aventure. J’ai grandi à la campagne, près d’Angers, ma mère était institutrice et mon père agriculteur. Avec mon frère, c’était mille possibilités de jeux, une cour de récréation incroyable : tout ce qui était interdit, on le faisait ! Une enfance assez riche donc et j’avais envie de créer des personnages en partant de nos personnalités, à mon frère et à moi. Toutes les bêtises que font Otis et Red ce sont un peu nos bêtises, comme le jeu du chien écrasé !

Dans Swamp, je voulais retranscrire ça et en même temps y apporter une dimension un peu plus historique. La ségrégation, c’est un thème qui me touche et j’ai lu beaucoup d’auteurs sud américains qui ont parlé de ça. Swamp, c’est un hommage à ces romans-là.

(… Johann nous présente alors les marécages, les bayous du sud de la Louisiane, la flore, le climat, l’histoire et le mélange des cultures qui font sa richesse…)

Swamp, la BD qui nous a fait voyager dans le bayou


Avez-vous déjà pensé à arrêter la BD ?

Je ne sais pas, je suis quelqu’un qui se lasse, j’ai changé beaucoup de métier. Pour le moment je ne me lasse pas trop, j’avoue que c’est très agréable de faire de la BD parce que je travaille seul, ayant un problème avec l’autorité ! (rires) J’aime bien être seul, je n’ai pas vraiment de compte à rendre, à part à mon éditeur.

Et j’écris des histoires, j’adore raconter des histoires donc ça c’est parfait et il y quand même une satisfaction d’arriver à un résultat, de faire un livre. Quand je commence une BD c’est beaucoup de travail, j’ai peur de ne pas être dans les temps. C’est un métier passion. J’ai des copains qui arrêtent car on n’est pas très bien payés. Il ne faut pas faire ça pour l’argent, mais je vis de la BD aujourd’hui.

Je suis très satisfait mais j’aimerais bien que la BD m’emmène ailleurs, peut-être un jour revenir au cinéma, réaliser un film à partir d’une bande dessinée…

(… Johann nous présente les similitudes entre les plans au cinéma et en bande dessinée ; l’histoire du cinéma ; la place des femmes dans le monde cinématographique ; son métier de scripte…)

Avez-vous un projet en cours ?

Quand j’ai fini un projet, j’ai des tas d’idées pour la suite mais il faut que je présente la bonne à mon éditrice. Ensuite ça passe au comité éditorial qui va décider si le projet est viable, s’il va suffisamment intéresser les lecteurs. J’en suis à la moitié, ça sortira en octobre 2025. C’est un projet en partie autobiographique, qui se passe en France.

Aimeriez-vous faire une BD policière ?

J’aimerais bien faire un polar, quelque chose d’un peu urbain, à Paris. Il y a une autrice que j’aime beaucoup c’est Fred Vargas. Ce que j’aime bien dans les polars, c’est que le lieu, la ville, est un personnage à part entière. Les décors ça participe de l’atmosphère. J’aimerais bien adapter un Fred Vargas.

Combien de temps avez-vous mis à réaliser Swamp ?

Un an et demi à peu près. Environ un an pour l’exécution de la BD et avant il y a l’écriture du scénario. Ensuite, il y a des allers-retours avec l’éditeur qui va faire scanner toutes les planches par un photograveur. Il va réajuster la couleur puis les graphistes vont travailler sur le livre et faire la mise en page. Cette maquette part chez le correcteur, pour l’orthographe, les coquilles. On fait plusieurs relectures puis le livre part à l’impression.

Il y a aussi le travail de couverture. Pour Swamp , j’avais déjà l’idée en tête donc ça a été rapide.

Pensez-vous faire une suite à Swamp ?

On me pose cette question, j’y pense, on pourrait !

Mais la fin est ouverte, c’est la vie qui continue. Swamp, je ne le destinais pas spécialement pour la jeunesse, c’est le monde des adultes vu par les enfants, c’est un peu aussi la perte de l’innocence.

Dans les bulles vous écrivez tout à la main ?

Oui, j’ai toujours fait ça, je trouve que ça participe du dessin. J’écris à la plume et mon éditrice trouve que je m’améliore en écriture !

Pourquoi utilisez-vous l’aquarelle ?

J’aime l’aquarelle car on peut faire ses propres mélanges. Il y a un côté très spontané car une fois qu’on a posé l’aquarelle, on ne peut pas vraiment revenir dessus. Mes personnages sont toujours habillés pareil, ça permet de les identifier facilement.

Est-ce que les objets de votre vie vous ont inspiré pour l’histoire de Swamp ?

Oui sûrement mais je n’en ai pas trop conscience. Je vis entouré d’objets, j’aime aller farfouiller dans les brocantes, les greniers, trouver de vieux objets. Chaque objet a une histoire, ça ouvre à l’imagination. Ce sont des aventures et je trouve les vieux objets beaux.

Si vous avez des enfants, pensez-vous faire une BD sur l’enfance ?

Je n’ai pas d’enfant, je ne veux pas d’enfant, c’est trop chiant ! (rires)Un jour, une autrice sous-entendait que je ne pouvais pas comprendre l’enfance puisque je n’avais pas d’enfant. C’est stupide, on connaît tous les enfants puisque, nous-même, nous avons été enfant. Quand on est adulte on dit qu’il faut prendre soin de l’enfant qu’on a été, et c’est vrai. Les enfants qu’il y a dans mes BD, c’est les enfants de mon entourage, l’enfant que j’ai été… L’enfance c’est un moment privilégié, on grandit si vite.

Êtes-vous populaire ?

Populaire ? C’est quoi être connu ? Tu sais, j’ai un bon baromètre, c’est ma mère : je lui demande « tu connais machin ? »si elle me dit « non », c’est qu’il n’est pas connu ! (rires) Moi, ce que je dis, c’est qu’il ou elle est connu.e… des gens qui le.la connaissent. C’est pas ça qui est important, car être connu c’est très éphémère. Une amie comédienne qui a été célèbre m’a dit : « on redevient tous des inconnus ». C’est une belle sagesse, la célébrité c’est pas un truc qui m’attire, tant que mes livres se lisent !

Les 4eC captivés devant l’expressivité de Johann G. Louis


Vous êtes déjà passé à la télé ?

Oui, je suis passé à la télé… et mes voisins se sont mis à me parler parce qu’ils m’ont vu à la télé ! Moi ce qui m’importe c’est que mes livres soient achetés.

Je suis connu… des gens qui me connaissent ;-) Dans le milieu, oui, je commence à être connu, surtout grâce à Swamp. Être reconnu par ses pairs c’est pas mal. La célébrité je pense que c’est un vrai poison, tu peux même plus faire tes courses tranquille ! Moi ce qui m’intéresse c’est ce que la personne fait, pas ce qu’elle est. Ce qui est important, c’est d’être satisfait de soi-même.

Pourquoi avez-vous adapté La petite dernière ?

C’est mon éditrice qui a choisi. Elle avait lu ma précédente BD et a décidé que je pourrais être un bon adaptateur pour La petite dernière et j’ai dit oui. C’est comme ça que j’ai rencontré Susie Morgenstern qui est une autrice américaine, quelqu’un de vraiment charmant.

Avez-vous écrit des romans ?

Oui, plein ! Lorsque j’étais au collège, je voulais être écrivain comme Agatha Christie, sa vie me faisait rêver, elle voyageait… Aujourd’hui je vis un peu ça, je viens à Quimper, c’est pas mal ! Comme elle, je voulais écrire des romans policiers, j’en ai écrits cinq au lycée. Aux Beaux-Arts j’écrivais des nouvelles, je voulais être publié dans Je Bouquine mais elles n’ont pas été retenues. J’ai gardé toute mes lettres de refus ! Je suis content car cette année ils ont publié un extrait de Swamp et plus que la célébrité ça c’est un beau cadeau. Quand j’étais sorti des Beaux-Arts, je les avais contactés mais mes dessins n’avaient pas plu. Rien n’allait. Et aujourd’hui il y a des éditeurs qui me demandent des dessins, comme quoi il ne faut pas se décourager !

Quelle est votre plus belle récompense ?

Tout est cadeau, c’est un plaisir de partager. Si on fait des livres, on sait qu’ils vont voyager, être lus, être dans les CDI, les bibliothèques, que des gens vont aimer, d’autres non.

Avez-vous voyagé ?

Aujourd’hui les gens voyagent tout le temps, ça me déprime. Le voyage doit avoir un caractère un peu exceptionnel, je déteste faire du tourisme. J’aime bien voyager dans un but précis, pour rencontrer des gens, c’est ça qui me plaît le plus dans les voyages. J’ai voyagé aux États-Unis, en Europe, en Italie beaucoup aussi. J’ai travaillé et vécu en Irlande.

Est-ce que vous avez aimé être professeur d’Arts plastiques ?

Ça a été une expérience. Je n’ai pas regretté mais je ne recommencerai pas. C’était difficile parce que les élèves sont pénibles, très fatigants. J’ai bien aimé parce qu’on s’attache quand même à nos élèves même si parfois on est un peu sévère. Moi j’étais pas très bon élève, enfin j’étais médiocre : je travaillais en dents de scie. En fait, il faut se trouver une passion. La mienne c’était de raconter des histoires et de les dessiner et je me suis dit que pour faire ce que j’aime il fallait bien que je passe mon bac.

Vous pourriez nous donner les différentes étapes de la conception d’une BD ?

En première étape, je prends beaucoup de notes. Quand on a des idées, il faut toujours avoir un carnet à portée de main. Parfois c’est des idées de scènes, de personnages, de moments et c’est jeté comme ça dans le désordre. Ensuite je commence à faire une espèce de squelette sur des post-it. Chaque post-it correspond à une scène et après je les agence sur une fenêtre chez moi. Et à partir de ça je fais un synopsis, d’abord sans dialogue. Ces trois étapes me prennent environ 3 mois. Ce qui est plus difficile pour moi c’est d’écrire l’histoire. Le cinéma et la bande dessinée sont des cousins germains. Et comme disait Hitchcock qui est un réalisateur que j’adore : « Pour faire un bon film, il faut d’abord un bon scénario, puis un bon scénario, et un bon scénario. » Il disait aussi : « Si tu peux montrer, ce n’est pas la peine de dire. » Ce n’est pas la peine de faire parler tes personnages si dans l’image il y a déjà l’information. Ça c’est deux phrases que je retiens pour mes histoires ; c’est pour ça que parfois je fais des pages sans dialogue.

Je n’ai pas fait Swamp pour un jeune lectorat. Il faut que tout le monde puisse s’en emparer comme Tom Sawyer.

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre prochaine BD ?

Je suis parti sur un projet autobiographique grâce à un ami qui m’a demandé pourquoi j’écrivais pas sur ma famille. Bon, moi, ma mère était instit’, mon père agriculteur… qu’est-ce que tu veux que je raconte là-dessus ?! Mais dans toute famille il y a une histoire et effectivement j’ai découvert que j’étais d’origine tzigane, manouche, mais dans ma famille ce sont des choses dont on parle pas car c’était un peu la honte. Ce sont des gens qui ont été très ostracisés, très marginalisés. Voilà, ma prochaine BD parle de ça. C‘est un peu autobiographique mais il y a de la fiction car c’est toujours un peu compliqué de parler de soi. Le personnage principal c’est moi, il me ressemble.

Quelle est la différence entre un Manouche et un Gitan ?

Ce sont tous de grands voyageurs ; les Gitans sont passés par le Sud, par l’Espagne. Donc ils sont plutôt dans le Sud de la France. Les Manouches eux sont plus passés par les pays de l’Est. Le terme générique c’est Tzigane. Et je suis moi-même descendant d’un Manouche très célèbre : Django Reinhardt. C’était un grand musicien. On ne vient pas de nulle part : j’ai découvert qu’il y avait plein d’artistes dans ma famille.

S’il y a des élèves qui aimeraient faire des livres, alors il faut commencer tôt car plus tu fais et plus tu t’améliores. Moi j’étais en 4e quand j’ai commencé à écrire ma première nouvelle policière. J’écrivais tout le temps. Et puis lire aussi c’est important, être curieux c’est très important.

Vous sortez une BD tous les combien de temps ?

Tous les deux ans. Moi je travaille en traditionnel donc ça prend plus de temps. Je ne travaille pas à l’ordinateur. Je peins à l’aquarelle et j’utilise deux plumes : une pour écrire, une pour dessiner. Quand je rate, je suis obligé de recommencer toute la planche. L’aquarellisation c’est un moment que j’adore parce que c’est très ludique. On réfléchit pas. J’écoute mes petits podcasts à la radio. C’est très reposant de faire de l’aquarelle.

(Devant une photo projetée de chez lui)

J’adore les images, je récolte plein d’images. J’adore les objets c’est mes petits trésors. Chez moi c’est plein de couleurs. J’adore la couleur.

J’ai un bureau très chargé, j’ai un besoin d’être entouré de plein de trucs.

Très réceptif à nos interrogations, Johann nous a répondu avec humour et passion ! Nous l’avons quitté ravis de cette rencontre, tout comme nos professeures organisatrices, Mme Laurent et Mme Crouzille. Nous attendons maintenant avec impatience sa BD en cours, Manouche Manouche.

Les élèves de 4e C – Collège Pierre Stéphan – Briec-de-l’Odet

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